Svalbard (4/10) - Devenir chasseurs de fantômes à Pyramiden

Si les conditions météorologiques sont bonnes, nous tenterons la traversée. Malgré les apparences, c'est assez long, 8km ; car nous ne pourrons pas nous arrêter en route. S'il y a un soucis, nous serons en haute mer, loin des côtes, et ce sera difficile. Nous ne pouvons pas nous permettre de prendre des risques. Il faut que nous soyons sûrs de pouvoir revenir au camp ce soir. 
Si la mer est calme et que le vent ne se lève pas, nous irons à Pyramiden.





Après une première nuit de garde fatigante, nous nous réveillons sous un beau ciel bleu. La mer semble encore plus calme que la veille, alors la bonne humeur nous envahit instantanément : aujourd'hui, nous allons visiter Pyramiden.






Pyramiden... Ce nom sonne comme la vague soviétique qui a déferlé sur l'Europe après 1945. La Guerre Froide s'est étendue jusqu'aux confins du Monde, jusqu'aux terres les plus reculées du globe, et a atteint le Svalbard. Cette cité minière rachetée par l'URSS en 1927 est réellement devenue source d'espoir pour les Russes à l'issue de la Seconde Guerre Mondiale, par l'exploitation du charbon officiellement, et officieusement pour maintenir une présence à l'Ouest.
Malgré la difficulté de faire de l'élevage ou de l'agriculture dans ces terres nordiques, les habitants de Pyramiden cherchent à s'établir définitivement et à vivre par leurs propres moyens : à Pyramiden, on y vit bien, on y vit mieux. Les infrastructures sont récentes et modernes, et l'on y manque de rien. Mais en dépit de leurs tentatives d'indépendance, ils ont besoin de l'Union Soviétique : un bateau de ravitaillement leur amène régulièrement de la nourriture.


La légende veut qu'un jour de mars 1998, le bateau arrive au port. Sauf que cette fois-ci, il est vide. Le capitaine annonce alors à la population locale qu'il n'y a pas de nourriture, et qu'il faut monter dans le bateau pour survivre. Trois jours plus tard, le navire reprend la mer en direction de la Russie, comptant à son bord tous les habitants de Pyramiden. Personne n'aurait jamais prévenu ces gens qu'ils ne reviendraient plus jamais chez eux : Pyramiden, vidée en trois jours.
Mais ce n'est pas tout à fait la vérité. En réalité, la mine de charbon tournait à perte, et l'URSS n'avait pas assez de fond pour en continuer l'exploitation. D'autres facteurs sont entrés en compte, nous en évoquerons un plus bas. Toujours est-il que le 31 mars 1998, les employés de la mine de Pyramiden ont embarqué à bord des bateaux et hélicoptères, qui les ont ramenés sur des terres plus au sud, moins polaires et pourtant plus froides.

Allons-y, Ghostbusters, partons à la poursuite des fantômes de Pyramiden.

Photos de divers événements ayant eu lieu dans le bâtiment principal de Pyramiden, le "Gymnase".

Edouard, le 'vrai bonhomme'. Température approximative de l'eau : 4°C



Les conditions sont plus que parfaites ce matin là : pas une brise de vent pour agiter l'océan, et la faible marée descendante est avec nous. Nous nous équipons, et nous lançons pour la deuxième fois sur les eaux turquoises de l'Océan Glacial Arctique.




  

Nous avons débarqué sur une plage de ferrailles rouillées et de plastiques brisés, une plage que le monde avait délaissé depuis des années. Personne ne se préoccupait de cet endroit, pas même les touristes affluents à la découverte de la décadence communiste. Seul le temps s'en soucie, faisant son ouvrage et polissant les vieilles pierres.

Pique-nique sur la plage

    




Et nous avons commencé à nous diriger vers Pyramiden, vers le centre de la ville. Nous regardions autour de nous comme si tout menaçait de s'effondrer. Le sol semblait appartenir à une autre époque, où de nouveaux mineurs étaient mutés chaque jour et débarquaient au Spitzberg avec une joie immense, remuant la terre et le sable sous leurs pas emplis d'allégresse. Notre avancée à nous était lente et précautionneuse, admirative et silencieuse. Des gens avaient vécu ici, des ouvriers avaient travaillé ici, des enfants avaient grandit ici. Partout, il y avait eu la vie sous la grande montagne en forme de pyramide, d'où la cité tire son appellation.



Aux portes de la ville se trouve un monument érigé après l'abandon de la ville : on peut y lire la date du départ des derniers habitants de Pyramiden, 31 mars 1998. C'est comme si tout commençait là où tout avait fini : nous entrons par ce chemin que tant d'autres ont empruntés en sens inverse. Nous pouvons presque les voir, ces dizaines de mineurs se rendant au port, se retournant une dernière fois sur le visage d'une Utopie abandonnée.



Si je ne devais retenir qu'une chose de Pyramiden, ce serait ses portes. Elles représentaient pour l'Union Soviétique un accès vers l'avenir, une étape obligatoire à franchir pour une vie meilleure. Elles ont été à jamais fermées en 1998, et seuls les souvenirs des anciens habitants de Pyramiden continuent à les franchir.





Nous vous parlions plus haut d'un événement ayant précipité la chute de Pyramiden, le voici. Nous sommes en 1996, et survint alors une catastrophe qui tuera les 141 passagers du vol 2801, en provenance de Moscou et à destination de Pyramiden. Dès lors, la ville a revêtu une tunique de deuil qui ne l'a jamais vraiment quittée. Parmi les victimes se trouvaient de nombreux parents des mineurs, dont des enfants. La cité ne se remettra jamais du crash, et ne pardonnera pas la perte de leurs êtres chers.

L'héliport - accessoirement aéroport.
Comme toutes les villes soviétiques, Pyramiden est équipée d'un Palais de la Culture. C'est un gymase, un cinéma, des salles de classes, une bibliothèque, et plus encore. C'est un lieu de polyvalence, de rencontre et d'activité au centre de la vie des mineurs et de leurs familles.

  


Le Gymnase

"Pourquoi on ne joue plus ?"
Dans le gymnase, tout à l'air prêt à l'emploi. Les ballons attendent les volleyeurs, les handballeurs, les basketteurs. Mais personne ne répond à leur appel. Sur le bord d'une fenêtre, une bouteille de soda a jaunit elle aussi, comme une vieille photo. Et comme une vieille photo, elle témoigne du passé.

Et puis il y a la salle de projection. Notre petit groupe s'étant dispatché dans l'immense bâtiment, nous entrions seuls dans la pièce. Il faisait sombre, nous avancions doucement pour ne pas risquer de nous accrocher les pieds dans quelque chose. Il y avait des bobines de partout, un vrai fouillis de scènes cinématographiques s'unissant sur le sol. Si l'on avait reconstitué les bandes, je suis sûre que des images incongrues seraient apparues comme ça, comme des messages subliminaux intercalés ici et là.
La salle de projection
Et qui dit salle de projection dit cinéma. Ce n'était pas qu'un cinéma en réalité, mais une salle de spectacle. Nous avons vu sur les murs des photographies d'événements scolaires, ou de discours pour souhaiter une bonne et heureuse nouvelle année. C'est ici que les gens venaient pour se rencontrer, s'amuser, et célébrer ensemble. C'était aussi ça, le rêve communiste.


En continuant notre exploration, nous tombons sur une salle de musique, avec le piano qui se vante d'être le piano le plus au Nord du monde. Si vous tendez bien l'oreille, vous entendrez une mélodie ; celle des chœurs des mineurs quittant leur paradis rêvé.




Bureau, "en cours de rangement"

Une salle de musculation, attendant toujours le retour des bodybuildeurs 

La pièce que nous allons vous présenter ci-après sentait la peinture et les produits toxiques. Il nous a semblé que l'artiste avait fui devant son oeuvre, la laissant ici, immortelle et inachevée, mais à l'abris des yeux de tous... Se doutait-il, quand il jeta un dernier regard sur son mur, que des dizaines de personnes viendrait l'admirer, le prendre en photo et partager sa beauté ? Peut-être pas. Finalement, l'abandon a créé ici le petit détail artistique et original que nous recherchons tous.




Lénine, gardien de sa ville.
Les maisons n'étant pas équipées de cuisine, les habitants se rendaient au réfectoire pour partager tous leurs repas avec leurs voisin. Ceux qui ont eu l'honneur d'y manger le disent : "les Russes avaient un sens de l'hospitalité inoubliable", et l'expérience d'un dîner à la cantine le prouve. L'ambiance devait y être chaleureuse et agréable, et le cadre s'y prêtait bien. Encore une fois, nous avons pu admirer des œuvres d'art merveilleuses, oubliées tout La-Haut par les musées du monde. Pourtant, personne ne niera la beauté des ces fresques mosaïques, représentant encore et toujours le glacier Nordenskiöld.




Nous avons eu la chance de pouvoir visiter ce bâtiment. Les visites guidées de Pyramiden sont payantes, mais le guide a été assez généreux pour nous accorder 5 minutes dans la cantine avant qu'il ne la ferme pour le reste de la journée.

Anecdote du jour : nous savions que nous devions être rapides... C'était sans compter sur le sous-sol, qui constitue un véritable labyrinthe ! À chaque fois que nous essayions de retrouver la sortie, nous nous retrouvions dans une nouvelle pièce. Nous avons été les deux dernier à sortir du bâtiment, sous les yeux à la fois agacés et amusés du guide et des autres touristes.




C'est ainsi que s'achève notre chasse aux fantômes. À Pyramiden, impossible de les rater : ils sont partout. Chaque bâtiment, chaque porte, chaque objet, représente un fragment d'une vie antérieure. D'une vie dont nous ignorons tout, mais dont nous essayons vainement de reconstruire l'histoire. C'est à ça que nous pensions, au retour sur le canoë ; et alors que nous nous éloignions de Pyramiden, nous nous sommes dit : finalement, Ils ne sont jamais vraiment partis.

Pour en savoir plus :





→ Sur les traces des ours blancs, bienvenue à Phantomodden.
Gipsvika : le camp aux rennes.
→ Baignade gelée devant le glacier de Tempelfjord.


La Faute Au Graph

« Vous avez la capacité de voir les choses à travers un prisme qui rend le monde plus beau. »

4 commentaires:

  1. Extra ce voyage dans le temps dans la ville fantôme de Pyramiden ! De magnifiques photos. La statue de Lénine, woah c'est énorme ça !

    Chouette ton CR sur le Spitzberg en tout cas ;) Je rêve d'y aller. Les démarches pour s'y rendre ne sont pas trop compliquées ?

    Valentin
    http://courir-lemonde.com/

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    1. Merci beaucoup pour ton gentil commentaire Valentin, je suis contente que tu aies aimé les photos :D

      Non, enfin tu as juste besoin d'un passeport (le statut du Svalbard est un peu particulier, et même s'il dépend de la Norvège et donc de l'UE, il faut un passeport, la CI ne suffit pas).
      Sinon, je sais que si tu veux y aller sans agence ou tour organisé, si tu veux sortir de la ville (Longyearben, la capitale), tu devras prendre un guide avec toi, ou louer une arme de gros calibre.

      À bientôt ! :)

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  2. Merci pour ces informations Marion ;)Merci également pour ton passage sur mon blog et pour tes commentaires cools :)
    Je reviens très vite sur ton blog pour poursuivre le récit de tes aventures au Spitzberg et j'ai vu que tu as visité d'autres pays qui m'attirent beaucoup comme l'Islande, l'Ecosse ...

    A bientôt,
    Valentin

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    1. Merci pour ton passage Valentin, et à très bientôt!

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V&M