Première valse avec le vide - Via Ferrata du Roc du Vent

La Via Ferrata du Roc du Vent est l'une des plus belle Via de montagne, m'annonce mon guide de Savoie. Le papa de Vincent m'assure qu'elle n'est pas difficile. Vincent me convainc que j'en suis capable. Ok, je ne peux plus me retourner : nous nous équipons, et nous lançons à l'assaut de ce remarquable rocher.

Le Roc du Vent, c'est la montagne dans les nuages au bout du barrage

J'ai grandi dans le Vercors. Falaises escarpées, routes vertigineuses, ambiances gazeuses et hauteurs démesurées, j'aurais du être de ceux qui ne craignent pas le vide. J'aurais du être de ceux qui dévalent les pentes à toute allure, de ceux qui grimpent les sommets les plus durs, de ceux qui ne reculent pas devant les murs. Au lieu de ça, la seule idée de me tenir debout sur une chaise me terrifie.

Vastes étendues...
Petite, nous avions un balcon ; pas très haut, 2,5 mètres tout au plus, que mes parents n'avaient pas eu le temps d'équiper d'une rambarde. Je m'approchais alors prudemment jusqu'au plus près du bord, et je le sentais m'appeler : le sol me hurlait que j'allais le rejoindre, et que je n'aurais pas le choix. J'avais 5 ans, et je me souviens de la première fois que le vertige m'a pris.

Et voilà que je m'apprête à aller à sa rencontre... Le Roc du Vent

Aujourd'hui, j'ai 24 ans, et après avoir vécu mon adolescence avec les pieds cloués au sol, j'ai décidé de reprendre le contrôle de ma vie : ce n'est pas ma peur qui choisi, c'est moi. Vincent a été celui qui m'a permis de passer le cap : en m'emmenant avec lui dans les salles d'escalades, j'ai petit à petit commencé à prendre confiance en moi et en ce qui m'entourait.

Et ce qui nous entoure, ce sont les merveilles du Monde

Mais ne vous méprenez pas : le vertige est toujours là, il ne nous quitte jamais. Et des crises de panique incontrôlables, il y en a eu et il y en aura encore. J'ai seulement appris à canaliser mon énergie et ma force pour la mettre au service de ce que je veux moi. Surtout, j'ai pris conscience de mes capacités et de ce qu'elles m'offraient. Oui, je suis capable.

Et puis bien encadrée, qu'est ce que je risque? 

Alors après avoir affronté mon pire ennemi sur des voies d'escalade, j'ai décidé de me mesurer à lui en terrain découvert, là où je ne le connaissais pas, là où je ne l'attendais pas. Je lui ai offert la possibilité de me désarçonner dans un milieu où je progressais encore sans encombre : la randonnée.

Pour la marche d'approche, c'est moi qui porte.

La Via Ferrata est à la croisée de la rando et de l'escalade. Réputée pour être ludique et sensationnelle, cette discipline ravie généralement les cœurs des petits et des grands. Sur les circuits les plus faciles, tout le monde se prête au jeu, mais pas moi. Si j'ai réussi à éprouver ma peur sur une paroi rocheuse, je n'ai pas encore réussi à traverser le pont qui me sépare de l'accomplissement ultime. Et les ponts, c'est justement ça le problème. Car n'ayant jamais eu le courage de jouer les petits singes sur des parcours d'accrobranche, je n'ai aucune idée de ce que je ressentirais une fois là-haut, face au vide, alors qu'il aura toutes les cartes en main pour m'exécuter.

Je regarde les autres profiter de leur chance

Les premiers mètres sont éprouvants : je suis perdue, je cherche désespérément mes marques. "C'est comme de la dalle!" ne cesse de me répéter Vincent. Oui, c'est comme de la dalle, mais mes chaussures de rando tiennent moins que mes chaussons. "Tu ne crains rien avec les longes!" me crie le papa de Vincent, déjà loin devant. Oui, je ne crains rien, à part de tomber et de mourir. Des idées noires obscurcissent quelque peu mon paysage, du moins jusqu'à la première pause. Là, je me redresse, emplis mes poumons d'air, et ouvre grand mes yeux. Vu d'en haut, le barrage de Roselend est encore plus bleu, encore plus beau. La brume qui l'enveloppait ce matin s'est levée, et je redécouvre avec émerveillement les enchantements de la montagne.

Le matin, Roselend mystérieux

L'après-midi, Roselend dévoilé

Nous arrivons au bout de cette première partie, un peu épuisés, mais heureux. Je l'ai fait, et je suis maintenant au sommet. Je longe la crête et m'amuse à défier le vide : je me rapproche, encore un peu, jusqu'à ce que mon cœur et ma raison m'obligent à m'arrêter.

Le long de la crête, main dans la main avec le vide

Photographes en toutes circonstances

Puis nous entamons la première descente. C'est nouveau, et le stress du début me reprend : mes jambes se remettent à trembler. J'écoute attentivement les conseils de mes professeurs et m'accroche fort à la ligne de vie : entre mes mains, la sécurité. J'arrive en bas, face aux neiges éternelles, et je peux enfin reprendre ma respiration.

On se sent toujours tout petit, dans ce genre de paysage

La suite est un peu plus raide, mais c'est là que je me sens le mieux. Sereine, j'avance de barreau en barreau, raccrochant méticuleusement ma longe à chaque nouveau point. Le sommet, à nouveau, m'emplit de satisfaction. Je me sens maître de moi-même, reine du monde, au top de ma forme. Je suis invincible. 




Ou pas. Se présente devant moi ce que je redoutais tant, le meilleur ami de mon pire ennemi : monsieur le pont Népalais, fièrement dressé à 35 mètres du sol. Il mesure 19 mètres : 19 mètres de vide me séparent donc du reste de ma vie. Je ne veux pas ; maintenant que je suis là, je ne veux plus. Je ne m'en sens plus capable, ce n'est pas possible, je n'arriverai pas à traverser.

Si vous regardez bien, vous distinguerez le Pont Népalais...

Mais le papa de Vincent, une fois de plus, réagit avant même que je puisse émettre mes doutes : "Viens là, je vais t'accrocher. Pose tes pieds comme ça, tes mains ici. Voilà, et maintenant tu vas me suivre, doucement. Pense à bien respirer, ouvre la bouche. Tout va bien se passer". Je suis la marche, paniquée, mais plus que résignée à ne pas les décevoir. Le vent vient flirter avec ma peur, lui donnant des airs de crise d'angoisse. Or, à chaque fois qu'un petit cri de terreur vient se poser sur mes lèvres, j'entends les voix rassurantes de mes amis : "allez, tu y es presque". Je ravale mes larmes et tasse au fond de mon ventre cette boule d'inquiétude qui donne à chacun de mes pas cette lourde maladresse.

Quand on ne peut plus faire demi-tour...

Le Roc du Vent se moque de moi, me rappelant à chaque seconde qu'il porte bien son nom. Tous les éléments qui m'entourent semblent se jouer de moi, dansant frénétiquement au rythme des battements affolés de mon cœur.

Là, on peut encore moins faire demi-tour...

Enfin, j'arrive au terme du supplice. Le papa de Vincent accroche ma longe, et plus rien ne me relie à ce pont infernal. Je me retourne, et regarde mon Amour traverser à son tour.

Vincent, serein sur le pont népalais

Finalement, c'est moi qui danse. Après cette dure épreuve, je me sens légère comme une plume. Les fortes émotions qui m'ont envahie me quittent progressivement, et je retrouve mon assurance de randonneuse.

Heureuse

Nous traversons le tunnel de 100 mètres de long qui fait la particularité de cette Via Ferrata, et redescendons tranquillement dans la vallée. Je ne ressens plus la moindre trace de l'affolement qui me saisissait quelques instants plus tôt, mais une immense fatigue m'envahit. J'ai besoin de repos, pour le corps et l'esprit. Nous nous accordons une dernière pause près de la rivière, où les plus téméraires se tremperont complètement. Moi je laisse mes pensées se perdre au fil de l'eau qui coule, et je rêve de biaffine et de diabolo violette.

Jolie rivière

À bientôt, pour de nouvelles aventures!

La Faute Au Graph

« Vous avez la capacité de voir les choses à travers un prisme qui rend le monde plus beau. »

2 commentaires:

  1. Cet article est magnifique.
    Tu le sais, j'adoooore les lacs de montagne, parce que j'adore les bleus transperçants, hallucinatoires, exotiques, irréels, les bleus qui pètent la rétine, et souvent les lacs de montagne te donnent ça, alors ce barrage, ce lac en contrebas, pour moi c'est que du bonheur, et j'adore toutes les photos où on le voit :p
    Mais ma photo préférée, c'est toi sur le pont népalais avec le lac en contrebas, elle déchire !!
    Après, j'ai adoré le texte, la justesse de ta description du vertige et de la panique. Et tu vois, j'ai été un peu rassurée, en fait. J'étais comme toi avant, paniquée par le vertige, paralysée, mais comme toi j'ai essayé d'apprivoiser, toi avec l'escalade, moi l'accrobranche. La peur du pont, je l'ai ressentie à Marsanne, sur la piste rouge, un très long pont népalais à 30m de hauteur exactement comme celui là, j'ai été paralysée, tétanisée la première fois, et la 2e fois, en fait, ça allait... et je me dis que finalement, peut-être que je peux y arriver, tenter une via ferrata. La beauté des images me donne envie.
    Peut-être qu'on devrait tester ça ensemble un de ces jours :)
    Merci pour cet article qui ouvre de nouveaux horizons ! Toujours un bonheur de te lire, vivement de repartir en montagne avec toi !

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  2. Quel courage !! Et surtout quelles vues splendides !! Le lac est d'une couleur magique, j'ai presque le vertige juste à voir tes photos ! Et ton récit est haletant ! Un beau défi réalisé haut la main, et avec le vertige en prime chapeau !! Je n'ai pas trop le vertige (à part en avion :D :D), et déjà je me suis sentie fière à la fin de ma première grimpe en Grèce ! Alors je n'imagine même pas ce que tu as dû ressentir !!! Vite vite des nouvelles via ferrata pour me régaler de belles photos !! Bisous

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Bonjour, et merci d'avoir lu cet article jusqu'au bout !

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Bonne continuation, et à bientôt sur le blog de La Faute au Graph !

V&M